De quelle politique les pays du tiers-monde ont-ils besoin ?

LE MONDE | 24.02.1981 à 00h00 • Mis à jour le 24.02.1981 à 00h00 | MAMADOU SÈNE

(*)

SANS doute, la conjoncture peu encourageante et le désordre monétaire de ces dernières années

ont-ils permis aux tenants des thèses néoclassiques d’apparaître aux postes de commande quand

il s’agit de définir les politiques économiques nationales. Parmi les signes de ce revirement, on

note les nombreux appels en faveur d’une politique d’orthodoxie monétaire et d’austérité

budgétaire, une méfiance grandissante à l’égard des dépenses publiques et souvent un oubli des

transferts sociaux. Cette vague ne se limite pas seulement aux pays occidentaux car, dans le

tiers-monde aussi, certaines expressions telles que  » austérité, rigueur financière, plan de

redressement…  » font, de plus en plus, partie du discours économique et politique. Évidemment,

nous ne pouvons que nous réjouir de voir l’attention que portent maintenant certains dirigeants

des pays économiquement en retard à la rigueur et à l’effort dans la gestion des affaires

publiques, quand nous savons qu’une bonne partie de leurs pairs ont érigé le laxisme en

politique. Les principales mesures prises dans le cadre de ces plans de redressement

économique sont la dévaluation, des coupes claires dans les dépenses publiques, une plus

grande insertion dans le commerce international et, parfois, le blocage des salaires et le

règlement des dettes antérieures. Notre propos est de faire ressortir les limites de cette

thérapeutique et de montrer qu’une approche plus intégrée révélerait d’autres causes non moins

importantes du déséquilibre dans les pays du tiers-monde.

Dévaluation et blocages des salaires

La dévaluation est une des mesures le plus souvent recommandées. Pour les tenants des thèses

néoclassiques, une des causes essentielles du déséquilibre est l’inadéquation entre les prix

intérieurs et les prix extérieurs ; par conséquent, le rétablissement de l’équilibre passe

nécessairement par le réajustement des parités. L’accroissement des exportations et la baisse

des importations qui doivent s’en suivre permettront de résorber le déficit de la balance

commerciale.

Le deuxième procédé thérapeutique est la réduction des dépenses publiques et du crédit.

L’hypothèse explicite est que l’État, par sa politique d’investissement massif, accroît le déficit

commercial d’une part, et entretient et ranime l’inflation, d’autre part. Ainsi enrayer le déficit

commercial et combattre l’inflation sont les deux objectifs principaux de cette mesure

déflationniste. Dans les pays du tiers-monde, l’État est non seulement un important maître

d’ouvrage mais il distribue énormément de subventions et de revenus. En conséquence, il

stimule les importations, aggrave le déficit budgétaire et gonfle la masse monétaire ; en d’autres

termes, le déficit de la balance commerciale et le développement de l’inflation deviennent

inéluctables.

Pour mettre un terme à ces déséquilibres, l’État dispose de deux remèdes qui sont loin d’être

populaires :  » la politique de vérité des prix  » et la reprivatisation de certaines entreprises

publiques. Le premier consiste à réduire ou supprimer les subventions dont bénéficient certains

produits. Ainsi en janvier 1977, à la demande du Fonds monétaire international, le

gouvernement égyptien a décidé de rétablir la  » vérité des prix  » et d’augmenter les prix de

produits de consommation courante comme le sucre, le gaz et la farine de 25 à 50 %. Une

émeute qui a fait plus de cinquante morts s’en est suivie. Au Sénégal, au mois de février de

l’année dernière, les prix de l’huile, du sucre et du pain ont été augmentes respectivement de 20

%, 15 % et 60 %, afin de partager les charges entre l’État et le consommateur. Quant à la

reprivatisation de certaines entreprises publiques, elle doit permettre non seulement d’alléger

les dépenses publiques mais aussi d’améliorer leur gestion.

Le blocage des salaires est le troisième remède utilisé par les partisans des politiques de

stabilisation. Non seulement il est censé enrayer le déficit commercial et freiner l’inflation

comme les autres remèdes, mais aussi favoriser les investissements. En effet, le ralentissement

de la hausse des coûts de production qu’il entraîne a trois conséquences majeures : conjugué

aux effets de la dévaluation, il confère aux produits une plus grande compétitivité sur les

marchés extérieurs ; il contribue à ralentir la hausse des prix ; enfin, il permet aux entreprises

de reconstituer leurs marges et, par conséquent, leur capacité d’autofinancement. Par ailleurs,

le blocage des salaires et l’amputation du pouvoir d’achat qu’il entraîne permettent de réduire la

consommation domestique et les importations.

L’hypothèse sous-jacente

Une participation plus grande au commerce international est la quatrième recommandation

(mais non la moindre) dans cette médication de choc. Elle a pour objet de rétablir la

compétitivité de l’économie et de permettre une meilleure allocation des ressources. En effet,

l’entrée de produits étrangers à meilleur marché est censée obliger les industriels à affiner leurs

méthodes de gestion tout en baissant leurs coûts et leurs prix au lieu de se recroqueviller sur un

marché national protégé. En outre, dans une optique libre-échangiste, l’ouverture des frontières

permet au pays en question de se spécialiser dans les secteurs dans lesquels il a un avantage

comparatif au lieu de disperser ses forces en vain.

Ces différentes mesures que nous venons d’énumérer ont déjà été appliquées dans certains pays

du tiers-monde (surtout en Amérique latine), mais aussi en Grande-Bretagne, en Italie et au

Portugal. Certes, elles ont souvent permis de calmer le mal pendant un moment, mais dans bien

des cas, les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances ; elles ont, au contraire, entraîné

un ralentissement de l’activité économique et se sont révélées elles-mêmes pathogènes.

En effet l’hypothèse sous-jacente à toutes ces mesures est que les déséquilibres résultent d’une

question de prix et de quantité. Mais l’expérience montre que les politiques adoptées en

conséquence n’atteignent pas les résultats escomptés. Ainsi, les échecs relatifs de cette

thérapeutique procèdent d’un défaut d’appréciation des causes profondes du mal et d’un manque

de souplesse dans les interventions.

Les effets de la dévaluation de la monnaie nationale sur les exportations sont très souvent

négligeables pour deux raisons de fonds : la monnaie de facturation est toujours une devise

étrangère (dollar ou livre sterling) ; les cours sont fixés dans les bourses de marchandises et les

considérations entrant en jeu dans leur détermination dépendent très rarement de la situation

économique des pays producteurs. Ainsi, une dévaluation du zaïre n’a aucune répercussion sur

les ventes de cuivre du Zaïre. D’autre part, l’élasticité négative des importations par rapport aux

prix peut être très faible dans les pays qui ont des besoins (et donc des importations)

difficilement compressibles à cause des structures de leur économie et des faiblesses de leurs

tissus industriels.

La réduction des dépenses publiques est une mesure qu’il faut manier avec beaucoup de

prudence, car elle peut avoir des conséquences pires que le mal. Évidemment, nul ne peut nier

qu’un allégement des dépenses publiques reste un impératif dans beaucoup de pays en voie de

développement quand on sait le gouffre financier et le gâchis que représentent la plupart des

entreprises publiques ; mais, l’État étant l’investisseur principal à cause du manque

d’investisseurs privés, la question digne d’intérêt reste beaucoup plus la gestion efficace des

entreprises publiques que leur reprivatisation. En revanche, l’efficacité de la suppression des

subventions reste difficile à démontrer, car son coût social est particulièrement important dans

les zones urbaines qui consomment la plupart des produits qui en bénéficient. Aussi, l’ancien

ministre du plan égyptien a, en partie, raison lorsqu’il dit que cette mesure équivaut à affamer

les plus démunis.

Agriculteurs et laissés-pour-compte

Toutefois, nul ne peut nier que, dans la plupart des pays en développement, la politique sociale

se fait aux dépens du monde rural : en effet, les subventions accordées aux produits consommés

en zones urbaines proviennent essentiellement du différentiel entre les cours mondiaux et les

prix d’achat aux producteurs. On comprend très bien, alors, que les agriculteurs soient les

laissés-pour-compte de la politique sociale quand on sait que les prix d’achat des produits

agricoles sont souvent maintenus anormalement bas. Ainsi, si la suppression des subventions

aux produits de grande consommation est insupportable pour les masses urbaines, leur maintien

peut être ruineux pour le monde rural ; aussi, cette mesure ne peut, en aucun cas, être un remède

universel, au contraire, chaque cas d’espèce exige une approche spécifique et globale.

Quant à l’ouverture des frontières, nul n’ignore qu’elle peut favoriser la restructuration

économique, mais les pays du tiers-monde ne peuvent l’envisager que très graduellement, car

ils doivent protéger des industries naissantes qui ne sont pas en mesure de subir la concurrence

de celles des pays développés ; sinon, celles-ci, comme une bourrasque, les balaieront.

D’ailleurs, c’est le même souci de protection qui anime Européens et Américains face à la

menace de l’industrie japonaise, En outre, les produits du tiers-monde doivent franchir un grand

nombre de barrières non tarifaires avant d’entrer dans les marchés occidentaux. Toutefois,

l’intensification des relations commerciales avec d’autres pays en développement doit être

encouragée car, dans ce cas, les vertus correctives du commerce international peuvent jouer

efficacement sans aucun risque dévastateur.

Une étiologie plus complète du mal

À notre sens, les avis compétents qui inspirent les politiques économiques dans les pays du tiers

– monde doivent essayer, grâce à une approche pluridisciplinaire, de voir au – delà des causes

apparentes du déséquilibre qui dictent les mesures citées ci – dessus ; en d’autres termes, il est

nécessaire de passer de la sémiologie à l’étiologie du mal et insister sur les insuffisances

relatives aux structures et aux hommes ; sinon, quelle que soit la cohérence théorique des

mesures envisagées, le problème demeurera entier.

Même les pays qui ont fait preuve d’une volonté manifeste d’industrialisation ont des filières de

production marquées par de multiples solutions de continuité qui coïncident, malheureusement,

avec les secteurs à forte valeur ajoutée. Cela explique non seulement la forte propension à

importer et la détérioration des termes de l’échange mais aussi l’engorgement inquiétant des

secteurs peu productifs, ce qui coûte cher à la communauté et est une source formidable

d’inflation. Pour pallier cet état de fait, un projet de modification structurale des économies des

pays en développement est nécessaire car nul ne peut ignorer que les possibilités d’expansion

des produits primaires restent très limitées. Aussi, que l’objectif soit de diversifier le secteur

exportateur ou la production destinée au marché intérieur, une vaste action incitative de l’État

pour promouvoir des projets complémentaires s’impose. Précisons que cette industrialisation ne

signifie nullement une croissance exclusive du secteur industriel mais un développement

équilibré de tous les secteurs reposant sur des entreprises moyennes.

La lutte contre les inégalités demeure l’autre impératif majeur. Elle s’impose aussi bien pour des

raisons sociales que purement économiques. Il existe dans les pays du tiers-monde deux groupes

sociaux avec des habitudes de consommation totalement différentes, les couches favorisées

ayant un mode de vie très proche de celui des pays occidentaux, les autres conservant des

habitudes beaucoup plus traditionnelles ; mais les couches favorisées ne constituent pas une

demande suffisamment forte pour entraîner la constitution d’entreprises locales. Les

importations demeurent, par conséquent, le seul recours. Aussi, la lutte contre le déséquilibre

extérieur passe par la déduction des inégalités.

Comme nous venons de le voir, beaucoup plus que quelques mesures de circonstance, des

transformations structurelles, s’imposent. L’effort doit notamment porteur sur les hommes, plus

précisément sur la transformation des mentalités et sur la formation. La fonction symbolique

des objets et comportements ayant dans ces pays une très grande importance, les gens,

principalement les classes moyennes, ont tendance (consciemment ou non) à s’identifier au

groupe le plus favorisé, à l’imiter et à aspirer à son style de vie ; évidemment, cela a des

conséquences économiques néfastes. Aussi, il est urgent de démythifier certains comportements

et certains signes. Toutefois, la question non moins importante demeure la formation des

hommes qui sont chargés de conduire le changement. Pour mettre fin à la répétition des erreurs

de gestion fatales, aux lenteurs bureaucratiques néfastes et au manque d’imagination des

décideurs, l’accent doit être mis sur la formation théorique et pratique des hommes à tous les

niveaux car la plupart des échecs économiques sont beaucoup plus dus à l’incompétence qu’on

ne le croit. Ainsi, une transformation des mentalités et des structures sous-tendue par une

formation satisfaisante des hommes permettra au tiers-monde d’accéder à l’intelligence de ces

problèmes, condition nécessaire pour ne pas confondre les causes et les effets de ses maux.

(*) Diplômé H.E.C.

MAMADOU SÈNE (*)

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