Désétatisation et efficacité économique

LE SOLEIL | 09.07.1986 et 10.07.1986 | MAMADOU SÈNE

LAME DE FOND LIBERALE

Presque partout dans le monde, dans les pays développés, comme dans les pays en développement, dans les pays à économie de marché, comme dans les pays à économie planifiée, gouvernements et experts se sont accordés ces dernières années à limiter l’intervention de l’Etat dans le domaine économique, après trois décennies d’interventionnisme à tout crin ; Maintenant, les maîtres-mots sont : désengagement de l’Etat, déréglementation, privatisation, libéralisation …. Bien qu’étant de natures diverses, toutes ces politiques traduisent la même réalité profonde ; la lame de fond libérale secoue toutes les structures économiques.

Au Sénégal, la politique du gouvernement se trouve résumée dans cette formule ramassée, mais hautement expressive : « Moins d’Etat, Mieux d’Etat ». Encore une fois, notre sens coutumier de la formule juste n’a pas fait défaut ; en effet, l’expression « Moins d’Etat, Mieux d’Etat » renferme en elle-même toute la problématique du rôle de l’Etat dans un monde ébranlé jusque dans ses fondements par une crise dont la thérapeutique semble échapper à la science des experts les plus éminents.

Cette problématique est la suivante : comment rendre l’économie nationale, en général, et l’intervention de l’Etat, en particulier, plus efficientes, dans un monde où la gestion de la rareté est devenue incontournable pour ceux qui ont en charge l’administration des choses et des hommes ? Elle est claire et simple ; en revanche, les réponses qu’elle nécessite le sont moins.

L’une d’elle est la voie de la libéralisation de l’économie. Elle me semble bonne. Mon propos est de le démontrer dans ce qui suit, en ce qui concerne plus spécifiquement la production.

L’économie moderne est marquée par l’intervention de plus en plus massive de l’Etat ; ce phénomène s’est particulièrement accentué depuis la dernière guerre mondiale. Aussi, dans tous les pays du monde, l’Etat exerce à des degrés divers les trois fonctions suivantes :
Premièrement, celle de bailleurs de fonds, qu’il agisse en tant qu’actionnaire, prêteur ou pourvoyeur de subsides aux entreprises.
Deuxièmement, celle de producteur, qui découle naturellement de la précédente ; en effet, en tant qu’investisseur, l’Etat produit toute sorte de biens, qui vont des biens de consommation courante aux biens d’équipement.
Troisièmement, celle d’organisateur, qui consiste à ordonner l’espace économique en fixant les règles régissant les rapports entre les différents acteurs de la vie économique.

Bien évidemment, l’intensité avec laquelle ces différentes fonctions sont exercées détermine la nature du système économique et, partant, son efficacité.

En Afrique, pour des raisons diverses, l’Etat s’est imposé aux dépens de la société civile de façon prépondérante dans tous les domaines.
Au plan politique, avec l’avènement des indépendances, l’objectif de la classe politique était de faire d’une mosaïque d’ethnies une nation unie et mue vers le même but, à savoir le développement économique. Seul l’Etat pouvait prendre en charge cette tâche complexe. Aussi, tel le Léviathan, il lui fallait tout voir, tout connaître, tout faire.
Sur le plan économique également, l’Etat s’est accaparé des principaux leviers de commande en assurant la régulation de l’économie et en contrôlant la plus grande partie du secteur productif. Au Sénégal, comme ailleurs, la puissance publique a voulu avoir la haute main sur la production pour plusieurs raisons :
1 – d’abord contrôler l’exploitation et la transformation des principales ressources nationales (telles que l’arachide et le phosphate), la réalisation des principales infrastructures et la direction des services essentiels.
2 – ensuite, encourager le développement des secteurs où l’initiative privée se révélait insuffisante (tourisme, coton).
3 – enfin, accroître les possibilités d’emplois offertes aux sénégalais et permettre aux cadres nationaux de détenir les leviers de commande des principales entreprises du pays.

Toutes ces raisons sont bien légitimes pour un pays qui a l’ambition d’insuffler un développement économique rapide et maîtriser sa destinée. Mais, forts de la légitimité de leurs objectifs, les Pouvoirs Publics ont voulu embrasser tous les secteurs de l’économie (agriculture, industrie, tourisme …). Cette tendance n’a pas semblé aberrante outre mesure pendant les années 60 à 70, au moment où le keynésianisme était encore la référence en matière de politique économique. Mais, à la fin des années 70, le Sénégal, secoué, comme ses voisins, par les turbulences de l’économie mondiale et une sécheresse persistante, a vu la performance de ses entreprises publiques se dégrader fortement. La position nette du secteur parapublic s’est en effet fortement détériorée à partir de 1979 pour atteindre -28 milliards de FCFA en 1981/82 pendant que les subventions d’exploitation octroyées par le gouvernement atteignaient 19,71 milliards de FCFA.
Les causes de cette contre-performance sont certes diverses, bien que certaines pèsent d’un poids plus important que d’autres.

CAUSES EXOGENES

Nul n’ignore évidemment les effets néfastes de la crise économique mondiale et, en particulier, des chocs pétroliers, de la turbulence des marchés mondiaux et de la malédiction que constitue la sécheresse. Mais, en dehors de ces causes exogènes irréfutables, il existe d’autres voies pour expliquer les contreperformances du secteur parapublic. Dans ce qui suit, je vais en indiquer une qui se situe à l’interface de la théorie économique et de la pratique du management : la théorie des droits de propriété.

En effet, de nombreuses études menées surtout dans des pays développés (Grande Bretagne, USA, France, Australie) ont vérifié et justifié la théorie des droits de propriété ; celle-ci montre que les organisations dont les droits de propriété sont mal définis, comme c’est le cas des organisations publiques, propriété collective par excellence, ont, toutes choses égales par ailleurs, une performance inférieure à celles des organisations dont les leurs sont plus spécifiques et identifiables à certaines personnes ; c’est le cas notamment des sociétés privées.
En effet, le régime de propriété privé s’est révélé être à l’expérience le système le plus efficace pour résoudre les problèmes de vie et de survie que la rareté des ressources impose aux hommes ; cette supériorité s’explique par, précisément, ce qui le distingue des autres régimes de propriété : le caractère personnel et exclusif des droits de propriété, ainsi que leur libre transférabilité.

Le caractère personnel mesure l’identification du propriétaire ; ce dernier est celui qui ressent de façon tangible et plus ou moins instantanée tout ce qui affecte dans un sens ou dans l’autre sa propriété. Ainsi, dans le cas d’une société anonyme, l’actionnaire privé est naturellement beaucoup plus disposé à porter une plus grande attention à la qualité de la gestion de l’entreprise que l’actionnaire public, car toute dégradation du résultat de la société, si légère soit-elle, l’affecte beaucoup plus manifestement que l’Etat qui ne se sent réellement préoccupé que lorsque celle-ci atteint des proportions significatives par rapport à l’ensemble de ses engagements. Aussi, dans l’entreprise publique, cette relative déficience du contrôle exercé par l’actionnaire entraîne fatalement une allocation moins efficiente des ressources.

Il est vrai que dans toute entreprise, qu’elle soit publique ou privée, les gestionnaires sont relativement libres d’engager des dépenses qui ne sont pas réellement indispensables à la production mais dont ils sont, eux-mêmes ou leurs collaborateurs, les premiers bénéficiaires sous forme de satisfactions marchandes ou non monétaires, tant que cela ne dépasse pas les limites du raisonnable. Cependant ce détournement de profit au détriment de l’actionnaire est plus rapidement ressenti au niveau de l’entreprise privée qu’au niveau de l’entreprise publique, pour la simple raison que dans la première, à cause du caractère personnel des droits de propriété, les actionnaires y sont plus motivés et sont donc plus à même d’exercer avec plus d’efficacité leur droit de contrôle et par conséquent de sanctionner avec plus de célérité les managers.

Autant que le caractère personnel, le caractère d’exclusivité est porteur des vertus d’efficacité dans la bonne utilisation des ressources. Ce second principe est le pouvoir reconnu au propriétaire de jouir librement de ses biens et notamment de décider souverainement qui peut y avoir accès et à quelle condition. Il est évident que, sans possibilité d’exclure les intrus, il n’y a pas de production possible ; il est non moins évident que quiconque à l’exclusivité d’un bien a la possibilité de produire plus et de vivre mieux que lorsque d’autres peuvent sans vergogne détruire ou s’approprier le fruit de son travail. Naturellement, l’homme est incité à travailler mieux et plus s’il existe un lien direct et immédiat entre l’effort qu’il fournit et les avantages personnels qu’il en tire. Cette constatation qui relève du truisme fournit les raisons pour lesquelles, dans les pays marqués par une collectivisation de l’économie, les fermes d’Etat sont en général moins performantes que les petits lopins de terre privés.
Le principe d’exclusivité permet également de comprendre les niveaux de performance différents des managers salariés de l’entreprise privée et de l’entreprise publique. De prime abord, l’Etat en tant que propriétaire peut, autant que le propriétaire privé, jouir exclusivement de ses biens et est donc théoriquement motivé pour en faire le meilleur usage, sous réserve de l’efficacité induite par le caractère personnel. Mais, même s’il en est ainsi, le manager de l’entreprise publique est-il aussi motivé que celui de l’entreprise privée pour faire le meilleur usage des biens qui lui sont confiés ? Sans nul doute, il ne l’est pas pour des raisons tenant du management plus complexe des entreprises publiques.

RESULTATS PLUS TANGIBLES

Dans l’entreprise privée, le propriétaire transfère de façon claire au conseil d’administration et plus particulièrement à la direction générale le pouvoir d’administrer ses biens. Ainsi, le dirigeant de l’entreprise privée a en général des pouvoirs de gestion mieux définis et plus étendus avec l’obligation de produire des résultats beaucoup plus tangibles et beaucoup plus facilement mesurables, parce que essentiellement financiers ; comme le propriétaire, il est donc incité à travailler plus et mieux, parce qu’il existe un lien direct et immédiat entre l’effort qu’il fournit et les avantages personnels qu’il en tire. En revanche, le dirigeant de l’entreprise publique a des pouvoirs de gestion en général moins bien définis et moins bien étendus, compte tenu de la multiplicité des centres de décision au niveau de l’Etat, ainsi que de la pluralité des objectifs qui lui sont assignés et qui ne sont pas toujours économiques. Ne disposant donc pas de la plénitude des pouvoirs de gestion et n’étant souvent pas le plus puissant des décideurs, il perçoit moins bien le lien direct et immédiat entre ses efforts et les résultats de la société. Cette situation que connaissent peu ou prou toutes les entreprises d’Etat explique la difficulté intrinsèque de leur management et également leur infériorité par rapport aux entreprises privées, en terme de performance économique bien entendu.
En effet, le manager, quelle que soit la structure dans laquelle il évolue, poursuit un certain nombre d’objectifs divers mais hiérarchisés et même subordonnés les uns par rapport aux autres. Par définition, les objectifs de l’entreprise privée sont moins nombreux et, qui plus est, sont presque tous subordonnés à l’objectif principal, qui est celui de la rentabilité.
Ainsi, ayant un tableau de bord moins fourni et surtout plus clair, le pilote de l’entreprise privée a beaucoup plus de chance de mener à bon port son navire. Au contraire, celui de l’entreprise publique poursuivant une multitude d’objectifs, qui peuvent être économiques ou politiques, permanents ou conjoncturels et parfois contradictoires entre eux, a, quels que soient ses talents, moins de chance de réaliser les performances qui lui sont demandées. Et très souvent, l’objectif économique, primordial dans le principe, l’est beaucoup moins dans la réalité. Ce constat a d’ailleurs été fait presque partout, même dans les pays où la propriété collective des moyens de production reste un principe de base, c’est pourquoi la thèse « l’autonomie des entreprises publiques, source d’une plus grande efficacité » a partout été employée.

A la lumière de ce qui précède, on peut dire que le principe de l’exclusivité des droits de propriété résout le premier problème que pose la rareté des ressources : inciter celui qui contrôle une ressource à consacrer le maximum d’efforts personnels pour l’exploiter et pour la gérer de la façon la plus efficace possible, compte tenu de ses capacités et aptitudes personnelles. Le second problème est de faire en sorte que le contrôle de ces ressources soit de préférence orienté vers ceux qui sont susceptibles d’en faire le meilleur usage. C’est ce que résout le principe de la transférabilité des droits de propriété et de leurs attributs.
En effet, tous les individus n’ont ni les mêmes moyens, ni les mêmes motivations, ni les mêmes aptitudes pour bien gérer ce qui leur appartient. Il est de l’intérêt de la collectivité que le contrôle des ressources soit orienté vers ceux qui ont la capacité ou la motivation d’en faire un usage plus efficient. Par ailleurs, un individu particulièrement efficace aujourd’hui peut ne plus l’être demain ou, en tout cas, d’autres peuvent se révéler plus efficaces que lui. L’intérêt de tous est que le contrôle des ressources passe donc entre les mains de ce dernier.
Le principe de la libre transférabilité des droits et de leurs attributs, consubstantiellement lié au régime de propriété privée et à la concurrence, contribue de façon manifeste à le résoudre facilement et, par conséquent, à améliorer l’efficacité économique parce qu’il permet, grâce au marché, une allocation optimale des ressources.

CONTRE LE DOME ET L’IDEOLOGIE

Qu’elle soit bien ou mal gérée, qu’il y ait une bourse des valeurs ou non, l’entreprise privée a plus de chance que l’entreprise publique de passer régulièrement entre des mains plus expertes pour la simple raison que d’autres individus (ou entités) peuvent, à tout moment, proposer aux propriétaires de leur acheter tout ou partie des parts de l’entreprise à un prix supérieur au revenu actualisé qu’en tirent ces derniers, par ce qu’ils se sentent plus aptes ou plus motivés qu’eux et qu’ils escomptent de ce fait des gains encore supérieurs. Evidemment, une telle transaction, possible uniquement dans une économie de marché, est profitable à l’ensemble des parties prenantes : aux vendeurs, qui disposent d’un capital monétaire supérieur à la valeur économique de leurs parts, s’ils avaient continuer à les conserver, et qu’ils peuvent placer dans des activités plus proches de leurs compétences ; aux acheteurs qui escomptent, compte tenu de leurs compétences, tirer de cette acquisition des revenus actualisés supérieurs aux prix payés ; à la collectivité, qui voit le contrôle des ressources passés entre des mains plus expertes.

A l’inverse, l’entreprise publique a naturellement beaucoup moins de chance de se retrouver dans des mains beaucoup plus expertes, du fait de la nature des droits de propriété, qui ne sont pas librement cessibles.
Mais, objectera-t-on à coup sûr, au Sénégal, comme dans d’autres pays en développement, les ventes et achats d’actions ne sont pas aussi courants, faute de bourse des valeurs et, qui plus est, l’acheteur n’est pas nécessairement plus compétent que le vendeur. Souvent, il est tout simplement plus fortuné.
Sans doute, l’existence d’une bourse des valeurs induit un plus grand dynamisme et une plus grande efficacité, grâce aux transactions qui s’y déroulent. Cependant, même sans un marché organisé comme la bourse, les ventes et achats de droits de propriété ont toujours lieu, dans des formes, peut-être, différentes selon les pays. En outre, l’entreprise privée évolue en général dans un environnement concurrentiel, ce qui est exceptionnel pour l’entreprise publique ; par conséquent, les personnes qui sont tentés de l’acquérir et qui n’y parviennent pas, peuvent à tout moment la concurrencer dans ce secteur. Ainsi, par les vertus de la concurrence, ce n’est pas la propriété qui est transférée, faute de vendeur, mais une partie du fonds de commerce, ce qui en terme d’efficacité économique produit des résultats semblables à ceux constatés dans le cas de la transférabilité de la propriété.
Il peut également arriver que l’acheteur ne soit absolument pas plus compétent que le vendeur. Mais du fait du caractère personnel et exclusif des droits de propriété, il est beaucoup plus motivé que l’Etat à confier l’administration de son entreprise aux mains les plus expertes qu’il trouve sur le marché.

Dans ce qui précède, nous avons tenté une démonstration de la supériorité de la gestion des entreprises privées sur celles des entreprises publiques, toutes choses égales par ailleurs ; cette supériorité ne s’explique, ni par la compétence, ni par la conscience professionnelle des uns et des autres. Elle ne tient pas des hommes, mais de la nature des droits de propriété, donc finalement de quelque chose de beaucoup plus facile à transformer.
Cependant, au Sénégal comme dans bien des pays en développement, cette supériorité théorique mérite d’être vérifiée dans les faits, car à ma connaissance, il n’y a pas encore été mené d’études comparées permettant de constater réellement l’infériorité de la production publique sur la production privée.
Faut-il déduire de la mise en évidence de la supériorité de la production privée sur la production publique que l’Etat doit se désengager totalement du système productif ? La réponse n’est pas simple car dans ce domaine, comme dans bien d’autres, toute décision doit, d’une part, être sous-tendue par un raisonnement rigoureux et, d’autre part, motivée par les intérêts bien compris de la collectivité, mais non par le dogme et l’idéologie. Et il faut reconnaître qu’il existe des situations économiques exceptionnelles qui incitent l’Etat à vouloir pallier les déficiences ou l’absence de production privée, même si les tenants de l’ultra-libéralisme ne sont absolument pas convaincus qu’il peut mieux faire que le privé dans ces cas précis. Ces situations concernent principalement :
Les productions de biens collectifs ;
Les productions qui entraînent des externalités ;
Les activités à risque élevé pour lesquelles il n’existe aucune possibilité d’assurance ou de couverture ;
Les activités dans lesquelles l’Etat estime que l’initiative privée s’exerce avec insuffisamment de concurrence.
Les biens collectifs sont constitués de tous les biens dont la consommation concerne l’ensemble de la société. C’est par exemple les transports publics, l’éducation, la santé …Au Sénégal, comme dans bien d’autres pays, ces biens sont produits par l’Etat ou ses démembrements et sont de ce fait assimilés à des biens publics. En réalité, ils ne le sont pas nécessairement, car ils peuvent être fournis par le marché.
En revanche, certains bens collectifs ne peuvent absolument pas l’être dans l’état actuel des choses et sont de ce fait des biens publics. C’est le cas par exemple de ceux qui ne peuvent pas être commercialisés car personne ne peut se les approprier exclusivement ; dès qu’ils sont à l’usage d’un seul, ils sont à l’usage de tous. L’exemple qui est souvent cité pour ce type de bien, est la défense nationale.
Cette notion de biens publics concerne très peu d’activités, ce qui n’a pas empêché l’Etat, un peu partout, d’en faire un usage abusif. Ainsi, en dehors de ces biens publics dont la consommation est collective et l’appropriation impossible, tous les autres types de biens peuvent plus ou moins être produits par le marché. Il s’agit notamment :
Des biens communs qui sont consommés individuellement, mais dont l’exclusion est difficile, voir impossible ; C’est le cas de la pêche en mer ;
Des biens à péage, qui sont consommés collectivement, mais dont l’exclusion est possible ; il s’agit par exemple de l’enseignement et de la santé lorsqu’ils sont privatisés ;
Les biens privés, qui sont consommés individuellement et dont l’appropriation est tout à fait possible ; c’est le cas de tous les biens de consommation courante.

Cependant beaucoup de ces biens ont été transformés par l’Etat en biens publics à coups de production publique ou de subventions, réduisant ainsi l’incidence de la demande solvable dans l’accès à certains biens et donnant le pouvoir aux technocrates pour décider de la nature des consommations collectives.
L’Etat se sent également l’obligation d’assurer lui- même la production (ou au moins de la réglementer) dans le cas d’activité induisant beaucoup d’externalités c’est-à-dire d’effets négatifs ou positifs sur d’autres individus ou entreprises sans contrepartie. Les exemples d’externalité les plus connus sont la pollution de l’air ou de l’eau.
En effet, chaque fois qu’il s’agit d’externalité négative, l’allocation des ressources faites par le marché n’est pas forcément efficace, car les individus qui ne supportent pas intégralement le coût des externalités entraînées par leurs activités, ne sont pas particulièrement motivés à ne pas produire celles-ci de façon excessive.
La solution du problème posé par les externalités n’est pas simple. La réglementation et la substitution de l’Etat à l’initiative privée sont en général, avons-nous dit, les mesures prises pour les supprimer ou au moins les atténuer. Les tenants de l’ultra-libéralisme doutent de la plus grande efficacité de ces méthodes et pensent qu’il est possible de trouver des moyens d’internaliser ces externalités, de telle sorte que l’individu ou la firme qui les produit supporte tout ou partie du coût qu’elles entraînent.
La puissance publique s’est également, dans bien des pays, substituée à l’initiative privée pour couvrir un certain nombre de risques, que le marché privé d l’assurance ne couvre pas. C’est le cas notamment du risque de chômage, qui est couvert dans les pays développés par la Sécurité Sociale ; c’est également le cas du risque que subissent les agriculteurs à cause des variations erratiques des cours agricoles et qui est en général couvert dans le cadre d’une politique de péréquation et de stabilisation des prix. Cependant, celle-ci est largement battue en brèche ces dernières années à cause des effets pervers qu’elle introduit dans le système économique et au nom de la vérité des prix.
De même, estimant que « la main invisible » ne peut accorder ses bienfaits que lorsque la concurrence s’exerce, l’Etat prend souvent le parti d’assurer la production dans les secteurs où la situation de monopole est inévitable. Il va de soi que les libéraux récusent ce point de vue avec vigueur.

MONOPOLE

Les raisons évoquées sont les suivantes :
Premièrement, la nature des droits de propriété et la théorie de la contestabilité de Baumol (*) poussent l’entreprise privée, même si elle est en situation de monopole, à faire comme si elle était dans un environnement concurrentiel, afin de décourager l’entrée dans son secteur de concurrents potentiels, ce qui n’est pas le cas de l’entreprise publique, qui jouit d’une situation de rente, parce que disposant d’un territoire inviolable ;
Deuxièmement, pour les libéraux, cela ne tient pas du bon sens de remplacer un monopole privé par un monopole d’Etat, dans la mesure où il n’a jamais été démontré que le second est supérieur à tout de point de vue au premier.

Nous constatons donc, à partir des situations qui viennent d’être évoquées, qu’il n’est pas inconcevable que l’Etat puisse prendre en charge l’acte de produire, même si ce n’est pas sa vocation. Il va de soi également qu’il puisse, pour des raisons autres qu’économiques, mais également légitimes, décider d’assurer la production dans certains secteurs spécifiques. C’est le cas, notamment au Sénégal, des secteurs dits stratégiques (électricité par exemple), encore que dans certains pays, ceux-ci sont entre les mains d’entreprises privées. Mais il doit savoir que toute décision de ce type prise en dehors de l’orthodoxie économique a un coût ; ce coût est la moindre efficience due au caractère public de la production ; il représente le prix à payer pour satisfaire d’autres objectifs, qui peuvent être aussi légitimes que l’exigence d’efficacité économique.

COMPETENCES NATURELLES

Dans ce qui précède, nous avons essayé de démontrer, toutes choses égales par ailleurs, la supériorité de la production privée sur la production publique. Nous espérons y être parvenu. La production ne relève pas de la compétence naturelle de l’Etat, quoique que puissent en penser les partisans du dirigisme. Ceci est un principe de réalité. Ni la compétence, ni la conscience professionnelle des agents de l’Etat chargés d’administrer les entreprises publiques ne sont en cause, c’est plutôt un fait découlant de la nature des droits de propriété. Aussi, à cause de la rareté conjoncturelle de ses moyens, mais surtout pour des raisons objectives d’efficacité économique, l’Etat se doit de céder à la société civile une partie du territoire qu’il n’a cessé de lui ravir ces dernières années.

Cependant, il ne sera jamais aisé de tracer les nouvelles frontières qui doivent les séparer, car certaines situations resteront toujours floues ou ambiguës et donc difficiles à traiter. Aussi, même au niveau de l’appareil de production, l’Etat peut encore dans les pays en développement avoir un rôle à jouer. Mais l’essentiel se situe ailleurs. Il lui revient en effet, après s’être délesté d’une grande partie de ses activités de producteur au profit du secteur privé, de mieux se consacrer à ses tâches naturelles. Il lui échoit en particulier de fixer les règles régissant le déploiement des activités économiques et de veiller à leur respect. Il a également la charge de définir les grandes orientations économiques et de veiller aux grands équilibres macroéconomiques. En tant qu’institution supérieure à toutes les autres, il est la seule à pouvoir remplir ces tâches, qui sont suffisamment importantes pour qu’il ne disperse, ni ses talents, ni ses intelligences.
Le gouvernement du Sénégal s’est engagé dans cette voie en mettant en place la Nouvelle Politique Agricole, la Nouvelle Politique Industrielle, le Programme de Désengagement de l’Etat du Secteur Productif… C’est tout à son honneur. Et il l’a fait sans renier ses idéaux, qui sont faits de justice sociale, d’équité et de liberté ; et, sans une économie efficace et prospère, les notions de justice sociale et d’égalité ne valent rien.

(*) William Baumol, John Pontar et Robert Williq : « Contestable Markets and the Theory of Industry Structure » Harcourt Brace Jovonovitch San Diego, 1982

Les intertitres sont de rédaction

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