Hommage à Pierre Babacar Kama, un Homme d’exception

JE ME SOUVIENS, PRESIDENT!

SUD QUOTIDIEN | 20.02.2003 | MAMADOU SÈNE

La mort! Triste récurrence à laquelle on ne s’habitue jamais!
La tienne me parvient en ce lendemain de Tabaski, en cette période où les hasards de la vie professionnelle m’ont momentanément éloigné du Sénégal. Des souvenirs de cette tranche de vie étalée sur plus de dix années (1982-1994), que nous avons intensément partagée, ont afflué dans mon esprit. Pour avoir été un de tes principaux collaborateurs pendant cette période et par amitié, je sens un intense besoin de témoigner et de partager ces quelques souvenirs avec tous nos compatriotes qui auront l’occasion de lire ces lignes.

Je me souviens de notre première rencontre dans ton bureau de l’Immeuble Seydou Nourou Tall en mars 1982; j’avais déjà subi les tests et interviews auxquels devait se soumettre, quel que soit son rang, tout postulant à un emploi aux ICS, société naissante, mais déjà au firmament des espoirs économiques de toute une nation. J’étais entré dans ton bureau fort de ma science et des certitudes qu’on peut avoir lorsqu’on n’a pas encore la trentaine accomplie, j’en étais sorti pris sous le charme de ton autorité naturelle et de ce fluide que tu dégageais, j’étais conquis, moi qui pensais conquérir; l’entrevue ne fut pas longue, mais elle a posé les bases d’une empathie qui devait être le socle de nos relations quotidiennes pendant plus d’une décennie.

J’ai su par la suite que, avant l’épopée qu’allait être la vingtaine d’années que tu as passée à la tête des ICS, tu a gravi comme un météore, en une décennie, entre le milieu des années 60 et la fin des années 70, toutes les étapes de l’Administration des Finances; tu as été tour à tour Directeur du Contrôle Economique, Directeur du Commerce Extérieur, Directeur Général des Finances…A moins de quarante ans, à un âge où d’autres cherchent leur voie, tu aurais pu avoir le sentiment du devoir accompli; ce ne fut pas le cas; au contraire, tu as formé avec d’autres sujets brillants de ta génération le « corps » des conseillers du Premier Ministre d’alors; j’ai appris, sans en être témoin, que, avec un esprit d’émulation qui ne gâchait rien de l’amitié qui vous liait, chacun d’entre vous s’attelait, avec un sens du devoir aiguisé, à donner corps à son « projet ». Le tien fut les Industries Chimiques du Sénégal, que tu as exhumé des cartons pour en faire une réalité vivante.

Hommage à toi qui, d’un rêve, as su faire la Grande Oeuvre industrielle du Sénégal indépendant.

Je me souviens que, dès mon entrée aux ICS, sans véritablement me connaître au fond, tu m’accordais ta confiance en me chargeant de la « mère de toutes les affaires » à cette époque-là, à savoir les relations avec les bailleurs de fonds; ils étaient tous là, de la SFI aux Fonds Arabes, de la Caisse Centrale et la BEI à la BAD, et la tâche ne fut pas mince; ma première mission fut de faire entrer en vigueur tous les accords de financement signés par l’Etat du Sénégal ou les ICS afin que le projet puisse enfin et réellement démarrer; avec une confiance qui frisait l’absolu, tu m’as laissé voler de Dakar à Luxembourg, d’Abidjan à Paris, de Lagos à New Delhi, de Paris à Washington, de Jeddah à Khartoum pour rencontrer, discuter et négocier avec tous ces partenaires que ta force de persuasion a pu fédérer autour du projet. Je n’étais pas le seul à bénéficier de ta confiance; d’autres de ma génération l’ont également été à leur place. J’ai compris que cette confiance était celle que tu accordes à ma génération, la jeunesse de l’époque, comme elle a été accordée à la tienne une quinzaine d’années plus tôt.

Hommage à toi qui as toujours su faire confiance à la jeunesse de ton pays, à un moment où la confiance n’était le plus souvent accordée qu’aux experts venus d’ailleurs.

Je me souviens des années de braises des ICS, entre 1984 et 1990. Aussitôt après le démarrage de la production, à peine avait on fini de savourer la fierté d’avoir réalisé le projet de cette envergure sans surcoût et dans le strict respect des délais que les cours de l’acide phosphorique et du soufre entrent dans une folle sarabande rendant la société structurellement déficitaire et vouée au KO avant même de combattre; je te vois encore en véritable Général déclinant la stratégie, je me vois en moine-soldat les mains dans le cambouis à la tête des troupes qui devaient empêcher la déroute. J’entends encore beaucoup de nos partenaires financiers qu’on ne peut objectivement accuser de défiance à notre égard, pour nous avoir soutenus, encouragés et félicités sincèrement pendant la phase de projet, recommander une thérapeutique à la Air Afrique, c’est à dire que le remplacement de la direction locale jugée encore tendre par une équipe d’expatriés supposée plus aguerrie. Je me souviens encore, d’après les indiscrétions qui m’étaient parvenues, qu’il t’était proposé de garder ton poste de Président, l’essentiel étant que tu ne te mêlasses point de management opérationnel ; c’était mal te connaître, toi l’homme d’action à la fierté à fleur de peau que de te demander de battre en retraite devant l’adversité, d’abandonner tes troupes en rase campagne pour une sinécure; je me souviens encore de ce fameux Conseil Interministériel sur les ICS présidé par le Chef de l’Etat au cours duquel plus d’un pensaient que ton sort et le nôtre devaient être définitivement scellés, au cours duquel maintes autorités sénégalaises, convaincues de bonne foi que la solution des difficultés des ICS n’était plus entre tes mains, ont cherché à convaincre le Président de la République de lâcher son « ami Kama ». Je t’entends encore me répéter pour me remonter le moral, mais également pour te revigorer toi-même « boy, toi et tes collaborateurs, vous avez fait plus que ce qu’il ne fallait, tout le monde sait que l’industrie des engrais est malade partout dans le monde; les usines ferment en Europe, en Asie et en Amérique; la situation difficile des ICS n’est pas liée à un problème de management, mais on cherche à faire croire le contraire; c’est à moi de faire face, c’est mon problème, ce n’est pas le vôtre. » Le Président ne retira sa confiance et nous abattîmes notre dernière carte, le Plan de redressement; Je me souviens encore des heures haletantes passées à élaborer, puis à mettre en place ce Plan de Redressement; tu en étais l’inspirateur, j’en étais le sculpteur. Je garde encore une légitime fierté de cette période et de ce travail d’équipe, ce travail d’une équipe soudée, motivée et compétente. Ce travail bien équilibré fait de mesures industrielles, mesures financières, mesures de développement des ressources humaines et hélas de mesures douloureuses mais nécessaires de réduction d’effectifs. je te vois encore avec ta force de persuasion hors du commun l’expliquer au personnel qui adhère malgré ses inquiétudes légitimes; je me vois encore sautant de capitale en capitale à la recherche de l’adhésion de nos partenaires; je vois encore ces moments d’émotion et de joie légitime que le redressement des ICS nous a procurés; redressement dû à ta détermination et à ta foi dans ta mission, malgré quelques moments de doute que nous nous sommes mutuellement avoués bien après; redressement aidé également par l’amélioration de la conjoncture. « Pour rassembler les hommes, il faut les inviter à bâti une tour » cette belle phrase de Saint-Exupéry, je l’avais mis en exergue, si ma mémoire ne me trahit pas, dans le numéro d’Horizon Phosphorique de l’inauguration des ICS en 1984; tu l’aimais cette phrase; toi tu as rassemblé les hommes, tu as bâti ta Tour, elle s’appelle ICS.

Hommage à toi qui as su porter haut l’étendard des managers africains en réunissant, chose rare, les qualités du bâtisseur et du redresseur.

Je me souviens que nos entretiens ne se limitaient pas uniquement au domaine professionnel; nous sortions rapidement de l’aridité des chiffres et de la sécheresse des plans et résolutions pour parler de la vie: famille, amitié, philosophie politique, belles-lettres…, tous les sujets y passaient; je sais que tu avais une passion obsessionnelle pour ta famille au sens le plus large, tu avais un amour révérenciel pour ton père et ta mère. Tu vouais un culte quasi religieux à l’amitié et tu avais des amis parmi les riches, comme parmi les plus humbles, parmi les vieux, comme parmi les plus jeunes, parmi les citadins, comme parmi les ruraux; en pensant à ce qui nous liait tous les deux, le mot de Montaigne à la Boétie me revient « parce que c’était toi, parce que c’était moi ». Tu plaçais le Sénégal au dessus de tout, tu souffrais quand il lui arrivait de faillir; en politique, en dépit des liens forts qui te liaient avec beaucoup d’acteurs éminents de la scène, tu as préféré rester un  » spectateur engagé », expression chère à Raymond Aron, philosophe politique, auquel il nous est souvent arrivé de nous référer. Bref, ta compagnie ne m’était pas indifférente, car tu as été une source à laquelle j’aimais aller m’abreuver.

Hommage à toi pour tes qualités d’homme de bien qui faisaient de toi un être humain, trop humain…

En 1994, sur le plan professionnel, nos chemins ont divergé ; le succès atteint, avec le sentiment du devoir accompli, j’ai pris l’initiative de te laisser continuer sans moi cette aventure des ICS qui a des allures d’une épopée. Nous n’avons jamais évoqué ouvertement les causes profondes de mon départ, à l’époque, comme après. Nous avons plutôt parlé, à l’époque, des modalités en ayant tous les deux à l’esprit que ce ne pouvait remettre en cause l’essentiel. Je ne doutais pas que tu savais les causes profondes de mon départ ; au nom de l’amitié fraternelle qui nous liait et de l’admiration que j’avais pour toi, nous avons convenu tacitement de ne pas trop s’épancher ; c’était mieux ainsi et c’est pourquoi les relations fraternelles sont restées intactes et l’estime mutuelle toujours vive ; la dernière fois que nous nous sommes vus, il y a un an à Dakar, nous avons évoqué ensemble plusieurs sujets, refait le monde comme de vieux amis ; au détour d’une phrase, tu m’as glissé « Mamadou, tu as eu raison sur moi » : j’ai eu la pudeur de faire comme si je n’avais rien entendu et nous sommes passés à autre chose. Je te savais affaibli par le mal, mais je ne m’imaginais que c’était notre dernière rencontre sur cette terre. Le Détenteur du Décret en a décidé ainsi.

Sois sûr que tu as laissé ta trace dans ce bas monde! Tu n’as jamais prétendu que ton œuvre était parfaite ou que toi-même tu l’étais, d’ailleurs aucune œuvre humaine ne l’est et aucun homme ne l’est ; tu as été un homme, avec les limites et les faiblesses d’un homme, de surcroît un homme d’action, mais avec d’immenses qualités; tu as été nettement au dessus du lot, tu as été un homme d’exception, tu as été un homme honorable.

Mamadou SENE
Ancien Directeur Général Adjoint des ICS

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