Le tiers-monde ne doit pas assister passivement au redéploiement industriel de l’Occident

LE MONDE | 22.05.1979 à 00h00  | MAMADOU SENE.

 

À LA Ve CNUCED, les pays dits en développement exigent que des solutions soient trouvées

à l’échange inégal et à la misère dans la majeure partie de la population mondiale. Les pays

industrialisés feront preuve de généreuses intentions pour aider leurs partenaires moins

développés, mais ils entendent aussi  » moraliser  » les relations économiques internationales

souillées par les exportations dites  » sauvages  » en provenance de pays du tiers-monde. Bref,

chacun défend ses intérêts dans la mesure de ses possibilités tout en se disant prêt à comprendre

l’autre. Encore une fois, il en sortira une abondante littérature nourrie de bonnes résolutions qui

ne brilleront pas toujours par leur efficacité.

À entendre certains hommes politiques et certains économistes des pays développés,

particulièrement en France, on a l’impression que les nations industrialisées du monde

occidental sont les victimes innocentes d’une industrialisation brutale et sauvage de certains

pays du tiers-monde. Les produits venant de pays naguère pauvres et non industrialisés

envahissent d’après eux les marchés occidentaux comme un raz de marée. Évidemment, on n’a

pas eu de mal à faire croire que la  » concurrence sauvage  » de certains pays du tiers-monde

serait une des causes principales du chômage en exhibant des statistiques partielles, alors que

le rapport présenté par MM. Yves Berthelot et Gérard Tardy (1) prouve le contraire.

Ainsi l’Occident, victime de l' » agression commerciale  » du tiers-monde affirme n’avoir qu’une

seule solution : le redéploiement industriel. Cela signifie – en d’autres termes – la spéculation

dans les secteurs à forte valeur ajoutée, nécessitant une haute technologie et l’abandon au tiers-
monde des produits banalisés demandant essentiellement de la main-d’œuvre peu qualifiée.

Cette politique de redéploiement industriel est plus ou moins bien acceptée dans les pays

développés : l’Allemagne fédérale et le Japon, forts de leur paix sociale, n’ont pas eu de mal à

restructurer leur industrie. La France leur emboîte le pas avec beaucoup de difficultés dues aux

réticences des milieux syndicaux.

Le fétichisme des chiffres

À en croire les théories du redéploiement industriel, le tiers-monde, victime – cette fois-ci réelle

– de la domination politique et économique des pays industrialisés, est maintenant suffisamment

fort économiquement pour menacer, comme le dit M. Christian Stoffacs (2), certaines nations

développées. Et la passivité ou l’expectative dans lesquelles sont plongés certains dirigeants et

économistes du tiers-monde pousse à penser que ce dernier s’estime réellement puissant, comme

on le lui fait croire en Occident. En effet, les pays en développement, après les pays développés,

sont atteints du fétichisme des chiffres. Hommes politiques et économistes attachent une

importance exagérée à des notions telles que le PIB, le volume des exportations, le taux de

croissance, etc.

Or nul ne doit ignorer que dans les pays où l’économie est entièrement extravertie et où les

capitaux sont souvent étrangers, ces chiffres ont une importance très relative. Ainsi, selon

l’exemple de M. Edmond de Clermont (3), on dit – et ce n’est pas inexact – que le Guatemala  »

produit  » et  » exporte  » des bananes. Il serait cependant plus correct de dire que des bananes

sont produites au Guatemala par la firme Del Monte, successeur d’United Fruit, et distribuées

par elle sur le marché international. Ces deux façons de s’exprimer ne reflètent pas une simple

querelle de vocabulaire, mais traduisent deux réalités économiques totalement différentes.

Dans la plupart des pays du tiers-monde que l’on dit  » dynamiques « , les secteurs modernes et

exportateurs sont dominés par des capitaux étrangers, très souvent occidentaux, bénéficiant d’un

code des investissements très avantageux. Par conséquent, les sociétés occidentales dominant

les économies de ces pays n’éprouvent aucune difficulté pour rapatrier les bénéfices. Les

chiffres comptabilisés dans les exportations des pays du tiers-monde traduiront tout simplement

une croissance, mais non un développement.

Ainsi, à moins que la fin de toute économie soit d’afficher des chiffres flatteurs, mais souvent

vides de sens, le prétendu pouvoir des pays du tiers-monde n’en est pas un. Ce dernier aurait

tort de croire naïvement en sa puissance, de croire qu’il a conduit les pays industrialisés à mener

des politiques impopulaires. Il doit, au contraire, garder les pieds sur terre et comprendre que

c’est le capital qui, faisant fi des frontières politiques, s’internationalise pour obtenir une

allocation optimale des ressources. Les Occidentaux, eux, ne doivent pas se considérer agressés

à distance dans ce qu’ils ont de plus cher, l’emploi, par les travailleurs du tiers-monde. Tous, ils

subissent la loi des sociétés transnationales à la recherche de meilleures occasions, ce qui est

leur raison d’être.

Cette mise en garde est d’autant plus importante qu’assister passivement au redéploiement

industriel qui s’opère dans les pays développés, c’est-à-dire accepter le rôle de producteur de

produits banalisés qui lui est dévolu, signifierait pour le tiers-monde :

• Accepter d’être l’atelier des pays développés, en fabriquant les biens intermédiaires dont ont

besoin leurs industries sophistiquées. Ceci entraîne, en outre, le déménagement dans le tiers-
monde de toutes les industries qui portent atteinte à l’environnement ;

• Renoncer à apporter des solutions à l’échange inégal dans la mesure où cette spécialisation le

rend plus dépendant des pays développés : la détérioration des termes de l’échange entre

matières premières et biens manufacturés va céder la place à une détérioration entre produits

industriels banalisés et produits à haute technologie. En outre, cela cassera le peu de solidarité

qui existe encore entre les États du tiers-monde, car les pays en développement les plus

développés se sentiront plus solidaires des nations industrialisées que de leurs anciens alliés

plus pauvres. La notion de tiers-monde deviendra, par conséquent, vide de sens ;

• Accepter comme seul moyen de se développer la voie suivie par les pays occidentaux. Elle a

prodigieusement réussi en Europe dans des conditions bien déterminées et totalement

différentes de celles que vivent actuellement les pays en développement. Elle n’est pas sûre de

les sortir du sous-développement, alors qu’elle crée des distorsions effroyables en plaquant

aveuglément un secteur moderne sur un secteur traditionnel. Cela peut entraîner des

destructions économiques et une dissolution culturelle qui expliquent en partie le

mécontentement populaire en Iran et la chute du chah.

Pour éviter que le tiers-monde ne reste cette zone d’instabilité et de pauvreté, de telle sorte que

certains arrivent à penser que le développement y est impossible, ses responsables doivent

définir une stratégie de développement, avec des objectifs suffisamment clairs, au lieu de laisser

les économies aller au gré de la conjoncture et des firmes transnationales. Ces idées-clés, qui

peuvent servir de principes directeurs, sont au nombre de trois.

Il faut considérer l’activité économique comme la tentative de répondre aux besoins réels des

populations, ce qui n’est pas souvent l’objet de la plupart des industries installées dans le tiers-
monde. Cela implique le refus de certaines implantations de firmes qui impriment un  »

développement orienté vers les produits et non vers les hommes « .

Une telle orientation demande ensuite une adaptation des systèmes de production aux différents

écosystèmes, en essayant d’intégrer les différentes valeurs culturelles. Cette adaptation

nécessitera un effort d’imagination et beaucoup de souplesse de la part des gouvernants du tiers-
monde et aussi des firmes nationales et étrangères qui participeront à cette politique de

développement d’un type nouveau. En tout cas, les Occidentaux, forts de leur avance

technologique, peuvent être des partenaires appréciables et loyaux pour les pays du tiers-monde.

Ils éviteront, de ce fait, des déboires préjudiciables comme en Iran.

Enfin, cette politique de développement d’un type nouveau ne peut se faire efficacement que

grâce à des intégrations économiques régionales qui auront certainement un effet de synergie

bénéfique.

Un tel développement d’un type nouveau axé sur l’homme nécessite une grande volonté

politique et une imagination créatrice de la part du tiers-monde, une coopération franche et

loyale de la part des pays développés. Alors le développement deviendra création, et non plus

imitation. Pour cela un bouleversement des données internationales est nécessaire : sans doute,

un nouvel ordre relationnel.

 

(1)  » Le défi économique du tiers-monde » (Documentation française, 1978).

(2) La Grande Menace industrielle (Calmann-Lévy, 1978).

(3) « Un  » nouvel ordre  » pour les multinationales  » (le Monde diplomatique, mai 1979).

 

MAMADOU SENE.

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