L’intenable Ni Ni français en Syrie

| 17.11.2015 | MAMADOU SÈNE

La France a été frappée ce vendredi 13 novembre 2015 par un attentat terroriste d’une ampleur inédite, qui a fait sur le coup 129 morts et 352 blessés, dont une centaine dans un état critique. Cet attentat a été revendiqué dans un communiqué de Daesh également appelé l’Etat Islamique.

Cet attentat rappelle à des autorités françaises mettant presqu’aveuglément au même niveau de détestation Daesh et Bachar El Assad, le caractère tragique de l’histoire, pour parler comme Raymond Aron.

Pour expliquer le Ni Ni français inspiré par Bernard Henry-Lévy (également inspirateur du chaos libyen) et mettre à nue son caractère irréaliste, il faut revisiter rapidement la guerre civile syrienne.

Cette guerre civile oppose le régime baasiste syrien dirigé par Bachar El-Assad à une opposition hétéroclite.

Il n’y a pas de doute que le pouvoir du Président Assad est une dictature, avec les attributs d’un ordre constitutionnel, comme c’est le cas dans la quasi-totalité du monde arabe. Mais, il est également civil et laïque et ce n’est pas rien. Ce pouvoir repose sur quatre socles : le parti Bass, l’armée et les forces de défense, l’ethnie Alaouite, ses alliés stratégiques.

La branche syrienne du Parti Baas (nationaliste et socialiste) dirige le pays depuis 1963, à la suite d’un coup d’état. Et la famille El-Assad incarne le pouvoir baasiste depuis 1970, en la personne du père, le général Hafez El-Assad jusqu’à sa mort en 2000 et ensuite dans celle du fils Bachar El-Assad depuis lors.

Les forces armées et sécuritaires syriennes, bouclier de Bachar El-Assad et de son régime comptent plus de 500 000 personnes essentiellement alaouites et chiites ; elles sont composées de l’armée régulière jusqu’ici fidèle au pouvoir, Les Forces de défense nationale, somme de milices pro-gouvernementales recevant équipements et salaires du gouvernement ; s’agrègent à ces forces, les milices pro-gouvernementales non officielles généralement issues de la communauté alaouite. Toutes ces forces luttent pour leur salut et leur survie en défendant le pouvoir baasiste d’El-Assad. Elles ont appris de la chute de Saddam Hussein et de khaddafi.

La communauté alaouite est celle à laquelle appartient la famille Assad. La minorité ethnique et religieuse alaouite est une branche du Chiisme qui engloberait 10% de la population syrienne. Elle contrôle étroitement les services de sécurité syriens, générant inéluctablement des ressentiments dans la majorité sunnite, qui représente plus de 60% de la population syrienne.

En plus de sa famille, de son ethnie et de son armée, Bachar El-Assad dispose d’alliés de poids. D’abord, la communauté chiite, partout ; encore un face-à-face entre sunnites et chiites, dira-t-on. L’Iran, la puissance chiite agissante depuis l’accession des Mollahs au pouvoir en 1979 soutient le frère Bachar et n’hésite pas à encourager les soldats iraniens et les combattants chiites irakiens à lui apporter main forte.

Ensuite, le Hezbollah, armée véritable au Liban, mais aussi et surtout milice chiite pro-iranienne, envoie des forces en Syrie pour appuyer le régime de Damas qui lui assure un important soutien logistique dans sa lutte contre Israël.

Enfin, alliée de la Syrie depuis le début des années 1970, la Russie apporte au régime de Damas soutien matériel et diplomatique et un puissant appui militaire qui se manifeste par une campagne de bombardements contre les ennemis du régime syrien, pour favoriser la reconquête du territoire par l’armée syrienne.

Le soutien russe à la Syrie s’explique d’abord et avant tout par la défense des intérêts. En effet, la marine soviétique, puis russe dispose d’une base navale stratégique à Tartous depuis 1971, unique base navale russe donnant sur la mer Méditerranée. Les bâtiments de guerre russes disposent de facilités logistiques dans le port de Lattaquié, ce qui permet à la Russie de disposer d’une plate-forme de soutien pour un éventuel déploiement naval dans la région.

En face, les oppositions au régime de Bachar El-Assad apparaissent beaucoup plus hétéroclites.

Le Conseil national syrien (CNS), autorité politique de transition créée à Istanbul (Turquie) et composée essentiellement de sunnites s’est dissoute dans un ensemble plus large, la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR).

La Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR), nouvelle autorité politique de transition créée en 2012 à Doha, au Qatar et siégeant au Caire est plus large et dispose d’un soutien plus étendu que le Conseil national syrien (CNS). Elle rassemble des opposants de tous bords : libéraux, démocrates, Militaires, Frères Musulmans, Armée Syrienne Libre, … Les Frères Musulmans, longtemps pourchassés et combattus par le régime baasiste d’El-Assad, jouent aujourd’hui un rôle de premier plan au sein de l’opposition syrienne en exil, notamment au sein de la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (CNFOR). A l’instar de Ennahdha en Tunisie, ils veulent renverser le régime d’El-Assad, retourner au pays, asseoir une base sociale après des années de répression, participer à des élections et (pourquoi pas) participer au gouvernement.

Cette opposition civile et militaire est soutenue par les monarchies du Golfe, l’Egypte, la Turquie et les pays occidentaux (Etats-Unis, France, Grande Bretagne,…).

Du même bord que cette opposition largement soutenue et face à Bachar El-Assad, se trouve une opposition considérée plus extrémiste, les mouvements jihadiste, Le Front al-Nosra et Daesh ou l’État islamique.

Le Front Al-Nosra est un groupe salafiste djihadiste affilié à Al-Qaïda. Ses relations avec les autres parties prenantes de la rébellion syriennes sont fluctuantes, compte tenu de sa volonté d’imposer la charia, de son origine non-syrienne et de sa tentative de « voler aux syriens leur révolution ».

L’autre mouvement extrémiste, Daesh, né en 2006 et apparu en Syrie en 2013, semble s’être attiré l’hostilité des autres composantes de l’opposition syrienne du fait de sa violence et sa radicalité. A contrario, ceci lui attire le ralliement de beaucoup de groupes djihadistes et de beaucoup de jeunes européens.

Quant aux Kurdes syriens, forts d’une forte identité culturelle et longtemps discriminés par le pouvoir syrien, ils jouent leurs propres cartes et entretiennent avec les autres parties prenantes au conflit des relations fluctuantes. Hostiles sans aucun doute au régime de Bachar el-Assad, dont ils souhaitent la chute, les combattants Kurdes du PYD affrontent cependant rarement les forces loyalistes. Ils livrent l’essentiel de leurs combats contre les forces djihadistes, et principalement contre Daesh. Ce qui est clair, c’est que les Kurdes de Syrie ont profité des désordres de la guerre civile pour prendre le contrôle de zones se trouvant le long de la frontière avec la Turquie et composant le « Kurdistan syrien ».

Ce panorama des parties prenantes du conflit syrien montre la complexité de ce conflit, elle-même reflet de « la complexité de l’Orient ».

La France et les pays occidentaux se retrouvent, sans doute contre leur gré, du même bord que des mouvements djihadistes extrémistes, et face au régime syrien. Mais, à l’image de la complexité de l’Orient, ils se retrouvent également du même bord que le régime syrien, opposés à Daesh, mouvement commanditaire des attentats de Paris et de bien d’autres. Face à cette complexité de l’Orient, la France, prisonnière de ses bons sentiments et écoutant un peu trop ses « belles âmes », s’est longtemps enfermée dans un NI NI statique et sans issue : Ni Bachar, ni Daesh.

Comme beaucoup d’acteurs et de commentateurs de la politique française, je pense que les Autorités françaises doivent sortir sans tarder de cet immobilisme stérile et même suicidaire. Me rappelant le mot fameux de Gide selon lequel « on ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments », je le paraphrase pour dire « on ne fait pas de bonne politique avec des bons sentiments ».

Nous recommandons au Président Hollande de regarder « l’Orient compliqué, avec des idées simples », à l’image de son lointain prédécesseur, Charles de Gaulle. Ces idées simples :

  • D’abord, hiérarchiser la dangerosité de ses adversaires et désigner comme adversaire n°1 celui qui vous veut le plus de mal. Il est clair que si Daesh a préparé et perpétré des attentats en France, le régime syrien n’a pas touché à un cheveu de français, même s’il est brutal avec son propre peuple ;
  • Si l’adversaire est réputé féroce et, de surcroit, vous attaque, neutralisez-le avant de vous attaquer à un adversaire qui n’a pas de comportement agressif à votre endroit. Chaque chose en son temps ;
  • L’adage populaire dit « le mieux est l’ennemi du bien ». Il faudra s’assurer que le départ de Bashar et de son régime enfantera un régime meilleur à tous points de vue. Le départ de Kadhafi a engendré le chaos en Lybie et dans le Sahel. L’Etat libyen n’existe plus ; le Mali est déchiré ; tout le Sahel vit dans la crainte de voir le chaos terroriste qui a détruit la Libye, embrasé le Mali, s’étendre à tout le Sahel.

Traduites en langage politique, ces idées simples se résument comme suit :

  • Considérer l’éradication du terrorisme, comme la priorité des priorités, « la mère des batailles ».
  • A contrario, le départ de Bachar El-Assad du pouvoir ne peut plus être posée comme préliminaire à la négociation.
  • Former une coalition de toutes les forces combattant le terrorisme (Occidentaux, Russes, Arabes y compris le régime de Bachar El-Assad, …) pour combattre le terrorisme.
  • Entamer la négociation entre le pouvoir et l’opposition pour la mise en place d’une transition politique en Syrie qui inclut le régime baasiste, en ayant à l’esprit que le démantèlement brutal des régimes de Saddam Hussein et de Khadhafi sont les causes des chaos irakien et libyen. Cette négociation se fera sous l’égide de la communauté internationale (USA, Russie, Europe, Iran, Arabie Saoudite, Turquie …).

Je suis profondément convaincu que le conflit syrien ne se règlera pas par la victoire d’un camp sur l’autre, mais par la négociation entre Syriens, avec l’aide intelligente des alliés de l’une et l’autre partie.

5 thoughts on “L’intenable Ni Ni français en Syrie

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Répondre à Smithe267 Annuler la réponse.

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