PLAIDOYER POUR L’ENTREE DE LA GUINEE DANS L’UEMOA

Le Soleil | 02.09.2015

La Guinée va vivre dans les prochains jours un grand débat démocratique, celui qui précède l’élection majeure du pays, à savoir celle du Président de la République. Débat fécond et apaisé, tel est le souhait des Guinéens et des amis de la Guinée. Me comptant parmi ceux-ci, je voudrais, pour ma part, qu’il y soit abordé la question de l’entrée de la Guinée dans l’Union Monétaire Ouest-Africaine (UMEOA).

Pour la Guinée, adhérer à l’UEMOA, c’est rejoindre des pays frontaliers comme la Côte d’Ivoire, la Guinée Bissau, le Mali, le Sénégal, et d’autres non-frontaliers, mais proches, comme le Bénin, le Burkina, le Niger et le Togo. Mais, c’est également quitter la Zone Monétaire de l’Afrique de l’Ouest (ZMAO), regroupant d’autres pays proches (la Gambie, le Ghana, le Libéria, le Nigéria et la Sierra Leone) ; les deux zones ont vocation, après les convergences économiques attendues, à fusionner pour donner naissance en Afrique de l’Ouest à une zone monétaire unique et à la monnaie unique.
Pour ma part, je suis résolument partisan d’une entrée immédiate de la Guinée dans l’UEMOA, en raison de sa proximité naturelle avec celle-ci. L’histoire, la géographie, la culture, la politique et l’économie le justifient.
D’abord, tordons le cou à l’idée parfois véhiculée, qui consiste à placer la sortie de la Guinée de la Zone Franc, à la faveur de la Réforme Monétaire de février 1960, parmi les mythes fondateurs de la République de Guinée ; et la création de la monnaie nationale guinéenne parmi les totems de la Guinée indépendante. Rappelons un fait historique : Avant, comme après la victoire du NON au référendum constitutionnel du 28 septembre 1958, les Pères Fondateurs de la République de Guinée ont clamé haut et fort leur option de rester dans la Zone Franc. Le 30 septembre 1958, s’adressant aux Européens de Conakry, le Président Sékou Touré, déclarait «Le nouvel Etat de Guinée entend rester dans la Zone franc… Dans ses rapports avec le monde extérieur, il n’y a pas de doute que la France gardera toujours la première place… Le divorce d’avec la France, nous ne le voulons pas… »(1) ; le 2 octobre, il réaffirme par courrier au Général de Gaulle sa «volonté sincère de sauvegarder et développer l’amitié et la collaboration fraternelle dans l’intérêt commun de nos deux peuples »(2). Mais, la France, soucieuse de faire payer à la Guinée son audace, en décida autrement et la poussa hors de la Zone Franc. Mais les relations franco-guinéennes de 2015 ne sont pas celles des années 60, la France étant aujourd’hui un des principaux partenaires de la Guinée, sur les plans politique, économique et culturel. L’UEMOA de 2015 n’est pas la Zone Franc des années 50 et 60.

Tout en sachant que toute décision à caractère politique ou économique de cette nature a ses avantages et ses inconvénients, je reste persuadé que, pour la Guinée, pour l’UEMOA et pour la CEDEAO, les éléments favorables l’emportent.

Commençons par l’histoire ! Aussi loin qu’on puisse la remonter, il apparaît que la Guinée a été au cœur de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest, notamment dans sa partie soudano-sahélienne ; d’abord avec l’empire du Mali, couvrant quasiment toute la superficie des pays de l’actuelle UEMOA et dont la capitale, Niani, se trouve actuellement en Guinée.
Dans l’histoire plus récente, pour le meilleur comme pour le pire, de l’arrivée des premiers français sur ses côtes à l’indépendance en 1958, la Guinée a partagé les mêmes heurs et malheurs avec les pays qui forment aujourd’hui l’UEMOA. Ainsi, elle a aujourd’hui en commun avec eux les mêmes traditions et la même culture administratives.
Géographiquement, la Guinée est quasiment enserrée entre les pays d’UEMOA, partageant avec quatre d’entre eux (Côte d’Ivoire, Guinée Bissau, Mali, Sénégal) des frontières (64,3% de ses frontières terrestres) et développant avec eux des échanges humains féconds.

Ainsi, en un mot, l’histoire ancienne comme récente et la géographie plaident pour une Guinée au sein de l’UEMOA.
Sur le plan commercial, il est établi que, en dehors de ses exportations de produits miniers et de ses importations de biens industriels élaborés, les partenaires de la Guinée sont ses voisins immédiats. Ainsi, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, figurent même parmi les dix premiers pays exportateurs en Guinée, La géographie, l’histoire et la proximité culturelle commandant, avec les intérêts économiques, les échanges commerciaux.
Le commerce de la Guinée au sein de la CEDEAO plaide aussi pour son entrée dans l’UEMOA.
Sa situation économique lui permet-elle d’y entrer immédiatement? Ce sont les experts qui le diront ; mais, dans un terme proche, il n’y a pas de doute que l’entrée est possible et souhaitable.
Les efforts remarquables consentis depuis 2010 par la Guinée dans la gestion de ses finances publiques et de sa monnaie et l’avancée des réformes structurelles l’y ont préparé. En effet, son taux d’inflation qui, en 2011, dépassait les 20%, est passé en 2014 en dessous de 9% ; le taux de change du franc guinéen, qui se singularisait naguère par sa dégradation permanente, s’est stabilisé par rapport au dollar et à l’euro, grâce à la gestion vertueuse de la monnaie depuis 2010 par la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG); les réformes structurelles notamment celles affectant favorablement les finances publiques, le climat des affaires, la productivité de l’administration et le secteur de l’électricité, ont été entamés et se poursuivent malgré les écueils.
Bien sûr, toute adhésion à un ensemble économique existant présente des avantages et des inconvénients ; celle de la Guinée à l’UEMOA présente sans doute plus d’avantages que d’inconvénients.
Il s’agit pour la Guinée de tirer parti sans délai des effets positifs de l’UEMOA, Union Monétaire structurée et opérationnelle au lieu de les attendre de la ZMAO, zone monétaire aux pas hésitants.

Ces effets positifs ont pour nom :
Intensification des relations commerciales avec ses partenaires naturels de l’UEMOA ;
Poursuite et accélération des avancées vers la maîtrise des fondamentaux de son économie ; pour n’en évoquer qu’un, notons que le taux d’inflation dans l’UEMOA est au pire de 2%, quand il est au mieux de 8% dans les pays de la ZMAO ;
Préservation du pays à l’intérieur d’une union structurée contre les turbulences économiques (change et inflation).
Par ailleurs, l’entrée de la Guinée dans l’UEMOA aura sans conteste un effet bénéfique sur le système bancaire guinéen et sur le financement de l’économie, étant donné que 7 des 15 banques présentes en Guinée sont, de fait, des banques issues de l’UEMOA.
Elle accroîtra considérablement les financements en faveur de l’économie guinéenne, surtout ceux en direction de l’Etat (obligations et bons du Trésor) et des grandes entreprises. En effet, toute banque de l’Union peut indifféremment financer des opérations dans tout pays membre. De leur côté, les banques guinéennes pourront octroyer des financements dans tout pays de l’espace UEMOA ; elles y trouveront le moyen d’améliorer le taux de transformation de leurs dépôts en crédits ; celui-ci peine à atteindre 40%, alors qu’il dépasse 80% dans l’UEMOA. Par ailleurs, il sera ouvert à l’économie guinéenne les portes de l’expertise et des financements de la Banque Ouest Africaine de Développement (BOAD) et de Cauris Management, respectivement banque de développement et société de capital-investissement intervenant dans les pays de l’UEMOA.
L’UEMOA tirera aussi avantage à accueillir la Guinée. Le retour de la Guinée dans sa famille naturelle, sera sans aucun doute une avancée politique et économique importante pour l’Afrique de l’Ouest. Par ailleurs, la Guinée, riche de son expérience de 50 années de gestion monétaire dans un contexte difficile apportera à l’UEMOA plus d’audace dans les réformes attendues par l’UEMOA.
Sans doute, à l’aune des théories de la Zone Monétaire Optimum, il y a beaucoup à dire et redire sur l’UEMOA et sur l’adhésion de la Guinée. Sans doute, la Guinée n’aurait plus toute la maîtrise des leviers de sa politique monétaire, si tant est qu’elle l’ait eue; d’ailleurs, elle ne l’aurait pas non plus dans une ZMAO vraiment opérationnelle. Sans doute, perdrions nous tous, le symbole politique de voir un pays francophone enjamber les barrières linguistiques, en se retrouvant seul francophone au milieu de cinq anglophones dans la ZMAO.
Malgré tout, je reste persuadé que les avantages sont supérieurs aux inconvénients. Dans le meilleur des mondes, on peut certainement faire mieux. Mais souvent, le mieux est l’ennemi du bien.

Mamadou SENE
Ancien Directeur Général de banque en Guinée
Membre-Fondateur du Club Travail et Vertu

Cinquante ans d’indépendance Monétaire (1960-2010), Editions l’Harmattan, Page 55
Cinquante ans d’indépendance Monétaire (1960-2010), Editions l’Harmattan, Page 56

Article paru dans le quotidien Le Soleil du 02/09/2015

2 thoughts on “PLAIDOYER POUR L’ENTREE DE LA GUINEE DANS L’UEMOA

  • avril 24, 2016 at 10:07
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    Il y a encore du travaille à faire, surtout la communication pour informé largement des avantages et inconvenant de faire parti de cette communauté. Mais la Guinée devrait déjà assainir son marché intérieur

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    • avril 25, 2016 at 6:34
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      Vous avez raison de dire qu’il faut informer largement les populations des avantages et inconvénients de l’entrée de la Guinée dans l’UEMOA; une UEMOA que la Guinée devra à contribuer à réformer. Dans tous les cas, tout doit se faire avec l’adhésion des peuples et sur ce plan, je n’ai pas beaucoup de doutes. Il faut aussi l’adhésion des dirigeants du pays à l’idée. C’est la première étape. Après, je suis d’accord, il faut préparer les conditions de l’adhésion de la Guinée à l’UEMOA, pour que celle-ci soit un succès pour les parties.

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