Pourquoi un Club de réflexion à Dakar ?

Le Soleil | 23.10.2014

Quelles que soient leurs appellations, « Clubs de réflexion » ici, « think tanks » là, « laboratoires d’idées » ailleurs, toutes ces organisations ont prospéré dans l’entre- deux- guerres et plus généralement pendant toutes les périodes où les nations se sont interrogées sur leur devenir (période de crise ou de mutation); cela a été surtout le cas dans le monde anglo-saxon. Hier, comme aujourd’hui, face aux défis auxquels les nations sont confrontées seules ou collectivement, Les think-tanks ont, soit initié, soit éclairé et toujours marqué par leurs contributions la réflexion sur les politiques publiques nationales ou internationales.

Nous nous souvenons sans doute que l’idée de Plan Marshall à la fin de la Seconde Guerre mondiale vient des travaux de la Brookings Institution, think tank américain créé en 1916, en pleine première guerre mondiale.
Nul n’ignore que l’administration Reagan a puisé à satiété dans les travaux de la Heritage Foundation et celle de Clinton dans ceux du Progressive Policy Institute.
Il est admis que le programme du candidat Hollande en 2012, a une relative proximité avec les travaux de Terra Nova. Son récent virage social-démocrate ou social-libéral semble avoir quelque chose à voir avec les réflexions des Gracques.

Nous avons également connu chez nous une période fertile en dîners-débats et séminaires du Club Nation & Développement créé en 1969 et du Club de Dakar créé en 1974.
En réalité, la tradition de débat d’idées est fort ancienne au Sénégal et était prégnante dans la société jusque dans les années 80. Pour ma part, je fais remonter cette tradition du débat d’idée à ce jour du 10 septembre 1937 où un jeune professeur agrégé de lettres d’une trentaine d’années, fit une conférence restée dans l’histoire politique du Sénégal, sur le thème : « le problème culturel en A.O.F. » Devant la foule ébahie des « évolués », blancs et noirs, au lieu d’exalter la culture gréco-latine ou, au moins la culture française, il magnifia la Négritude et le « retour aux sources ».
Ensuite, la passion pour le débat d’idées s’est poursuivie dans l’effervescence politique des années d’avant-indépendance et dans la ferveur des années post-indépendance. Débats et conférences se sont multipliés un peu partout, dans les centres culturels, les foyers de jeunes et les lycées.

C’est quoi un club de réflexion ?

Les clubs de réflexion ou think-tanks estiment partager tous, peu ou prou, les caractéristiques suivantes :

Ils produisent des idées, analyses et solutions politiques non partisanes, collectives et innovantes
Le propre des clubs de réflexions est de privilégier, dans un cadre non partisan, la rigueur de la réflexion d’experts et d’hommes de terrain sur les défis auxquels les sociétés contemporaines sont ou seront confrontées en vue de leur apporter des solutions pratiques et innovantes.
Donc, les hommes politiques soucieux d’enrichir leurs programmes ou de s’assurer de la crédibilité de leurs intuitions, tireraient profit à s’appuyer sur les think tanks pour s’inspirer de leurs travaux ou pour tester de nouvelles d’idées ou solutions avant de les soumettre aux citoyens.

ils se préoccupent de l’intérêt général et sont indépendants des autorités publiques et des intérêts particuliers
Un groupe de réflexion est une structure autonome, libre intellectuellement et indépendant de tout intérêt particulier. Sa seule boussole doit être l’intérêt général. S’il ne l’était pas, il ne serait pas différent d’un groupe de pression ou des cellules de réflexion des partis politiques.

ils font appel à des sensibilités politiques et philosophiques diverses
s’il veut à tout instant conserver une de ses vertus premières, à savoir la rigueur et la proximité au réel, le think tank doit regrouper des sensibilités politiques et philosophiques diverses, aptes au débat et ouvertes à l’échange intellectuel ; s’y retrouveront des experts chevronnés, des intellectuels féconds, des universitaires sûrs de leur science, des femmes et hommes de terrain armés de leur expérience pratique des choses. Sinon, il ne serait pas différent des sociétés de pensées qui regroupent des personnes partageant la même philosophie et se confortant mutuellement dans leurs certitudes sans forcément chercher à influer sur le monde.

Ils interagissent en permanence avec les décideurs et les citoyens
Le groupe de réflexion, par vocation et par destination, est un interlocuteur des acteurs politiques et des citoyens. D’abord, Il prend chez eux une partie des ingrédients de ses travaux ; Ensuite, il se préoccupe de les informer ou de les assister par des arguments intellectuels sur des sujets d’intérêt général. En cela, il a un rôle pédagogique tant au niveau des élites que des citoyens, en contribuant à éclairer et enrichir le débat public et en aidant les citoyens à faire leurs choix politiques hors de l’emprise de discours démagogiques et de l’achat de conscience.

Pourquoi un club de réflexion à Dakar ?

Pour contribuer à la revivification et à la modernisation du débat démocratique
En Afrique, les dernières années de la période coloniale et les premières après les indépendances ont été des années de vrais débats politiques, souvent fiévreux, mais toujours riches : socialisme scientifique contre social-démocratie et contre socialisme autogestionnaire, alignement sur l’ouest contre alignement sur l’est, non-alignement contre alignement sur l’un des deux, négritude contre panafricanisme ….

Au Sénégal, ces années « senghoriennes » ont été riches en débats d’idées, captivant l’intelligentsia et la jeunesse. Un article de Samir Amin, théoricien de l’échange inégal, une conférence de Doudou Guèye du RDA, un diner-débat du Club Nation et Développement, pouvaient non seulement faire la une de la presse, mais aussi se prolonger en discussions passionnées dans les salons, les bureaux et les amphithéâtres.

Dix ou vingt ans après les indépendances, les partis uniques et les Pères de la Nation sont passés par là, éteignant la flamme du pluralisme politique et du débat démocratique et ouvrant la voie au pouvoir kaki dans bien des pays.
La fin de l’antagonisme est-ouest au début des années 90 et le refus par les populations du bâillonnement ont ramené le vent frais de la démocratie ; mais, une démocratie sans débat d’idées, ni confrontation de projets de société ; une démocratie d’apparence, sans fond et sans saveur, se réduisant tous les cinq ans à un « combat de coqs ».
Cette démocratie, dans laquelle l’insulte et la calomnie ont remplacé la bataille des idées, a eu des conséquences dommageables sur l’évolution économique, politique et sociale de l’Afrique, notamment :
L’annihilation de la réflexion et de l’esprit critique : Ceux qui essaient de s’y adonner étant noyés sous le déluge d’invectives des braillards ;
Le culte de la personnalité et l’infaillibilité du chef : Avant, Primus inter pares, il est aujourd’hui un être infaillible ; ses désirs, y compris ses « folies », deviennent pour ses partisans des vérités absolues ; s’il lui arrive de renoncer à une « folie », ceux qui l’avaient doctement argumentée auparavant, justifieront tout aussi doctement le renoncement ;
La perte de sincérité dans l’engagement politique : Aujourd’hui au Sénégal, la transhumance politique est devenue la pratique préférée de certains acteurs politiques. Personne ne s’émeut plus de ce comportement avilissant pour les hommes et femmes politiques, autant pour ceux qui s’y adonnent, que pour ceux qui les accueillent.

Pouvons-nous, en Afrique, ressusciter le débat démocratique et la confrontation pacifique des idées ?
Nous le pouvons et nous le devons. Les think tanks actuels et à naître devront y contribuer en irriguant les espaces politique et civil d’idées et de propositions de solutions politiques innovantes, pour répondre à la complexité des enjeux.

Fournir des solutions innovantes grâce à une réflexion plus inclusive
En démocratie, la décision finale en matière de politique publique revient légitimement aux hommes politiques qui ont reçu mandat du peuple souverain. Nul ne le conteste. Mais, l’homme politique est naturellement mû par la passion et l’ambition, il défend un camp ou une doctrine ; l’objectivité et la sincérité ne sont peut-être pas totalement absentes de ses préoccupations, mais, elles ne sont pas non plus ses soucis premiers.

C’est pourquoi, la préparation de la décision doit être la plus inclusive et la plus objective possible. Elle doit donc être aussi l’affaire des citoyens et des clubs de réflexion, creuset où se retrouvent experts, universitaires, hauts fonctionnaires, techniciens, agriculteurs et simples citoyens tous riches, soit de leur science, soit de leurs expériences, et partageant le souci d’influer sur la formulation des politiques publiques et dans la formation de l’opinion des citoyens, sans être forcément tentés par l’action partisane, si noble soit-elle.

Contribuer à sceller la relation entre le Savant et le Politique
Comme nous l’a enseigné Max Weber, le savant et le politique évoluent dans deux univers différents.
L’homme de science, souvent voué tout entier à sa réflexion et à ses travaux est jaloux de son indépendance, notamment vis-à-vis des hommes politiques. A partir de faits et d’arguments reconnus comme scientifiquement valables, il est à la recherche de vérités, quelles qu’elles soient. Par la nature de son travail, c’est un homme du temps long.

L’homme politique, est un homme d’action, il prend position là où l’homme de science analyse. Il est habité par la volonté de convaincre ou de vaincre à tout prix. Il est pris dans l’urgence des situations, à la recherche de solutions immédiates. Il est un homme du temps court.
Le groupe de réflexion est le lieu où le savant et le politique pourront sceller une relation, le savant apportant au politique sa rigueur académique et sa neutralité axiologique dans la compréhension des problèmes et dans la formulation des solutions.

Faire de Dakar la capitale africaine de « l’industrie des idées »
Aux Etats-Unis, Detroit est connu comme la capitale de l’industrie de l’automobile, Pittsburgh, pendant longtemps, celle de la sidérurgie, Washington, étant celle de « l’industrie des idées ».
Notre ambition est de faire de Dakar, de nouveau, la capitale de « l’industrie des idées » en Afrique de l’ouest.

Le Club Travail et Vertu, la réponse pertinente ?

Face aux multiples défis qui assaillent l’Afrique en général, et le Sénégal en particulier, le Club Travail et Vertu apparait comme la réponse idoine, par ses ambitions et son organisation.

Le travail et la vertu, les seules voies du salut pour l’Afrique
Les maux de l’Afrique ont été diagnostiqués dans toutes les instances par tous les experts ; invariablement, le constat est le même: arriération économique, faible création de richesses, Etat de droit bafoué, détournement de deniers publics, corruption à tous les niveaux, renoncement des élites …. Arrêtons !
Plus de cinquante ans après les indépendances, nous ne pouvons pas continuer à pointer un doigt accusateur sur l’autre. Nous devons nous relever, comme d’autres peuples, notamment les asiatiques, l’ont fait. En 1960, les experts voyaient les chances de se développer plus grandes en Afrique qu’en Asie. Nos chances, nous les avons gâchées, à coup de détournements, de gabegie et de guerres fratricides. Les leurs, ils les ont saisies, à coups de conglomérats, de chaebols, de keiretsus, travaillant, épargnant, investissant, conquérant le monde et gagnant le respect de tous.

La faute à qui ? A nous ! Ne regardons pas dans les étoiles, le mal est en nous, comme disait Hamlet.
Extraire le mal, c’est retrouver deux valeurs essentielles, fondatrices de notre résurrection et de la redécouverte de notre dignité d’homme ; un homme « fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui», comme l’écrit si admirablement Sartre à la fin des Mots.

Ces deux valeurs sont le travail et la vertu.

Le travail acharné dans les villes et dans les campagnes, le travail forcené dans les bureaux et dans les usines, le travail créateur de richesses et de progrès économique et social, le travail rédempteur.

La vertu ou l’amour tyrannique de la patrie, la vertu ou le respect obsessionnel de l’Etat de droit, la vertu ou la préservation intransigeante du bien public, la vertu ou la défense sans concession de l’égalité des citoyens.

Le Club Travail et Vertu a l’ambition d’être le vecteur en Afrique et au Sénégal de ces valeurs fortes, et invite toutes les personnes soucieuses du devenir de l’Afrique, vivant en Afrique ou en dehors, à le rejoindre, au sein de Groupes de réflexion décentralisés, pour prendre part à l’œuvre commune qu’elle entend bâtir ; une œuvre d’hommes et de femmes de formations et d’expériences diverses ; une œuvre utile matériellement ; mais aussi une œuvre de solidarité et de fraternité, faisant écho au bel aphorisme de Antoine de Saint-Exupéry, « Si tu veux unir les hommes, fais-les bâtir ensemble, tu les transformeras en frères. »

Mamadou SENE
Membre Fondateur du Club Travail et Vertu

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *