UNE BANQUE DES ÉMIGRÉS

UNE BANQUE DES ÉMIGRÉS, EST CE VRAIMENT UNE NÉCESSITÉ ?

 

Dans une interview parue le 21 janvier 2017 dans le site de BBC Afrique, le nouveau Président gambien a fait de la création de la Banque des Emigrés sa priorité. A la question de la journaliste :

« Quelles seront vos priorités lorsque vous allez retourner au pays ? Que faudra-t-il faire en premier lieu ? »

Le Président a répondu :

« La première chose à faire, une fois le gouvernement mis en place, sera de m’occuper de la Banque des émigrés. (…) Nous allons demander à nos fonctionnaires de la relancer. »

Ne s’attendant sans doute pas à cette réponse, la journaliste s’est sentie obligée de formuler de nouveau et autrement sa question, en lui demandant :

« Mais quelle sera la toute première chose à faire pour le peuple gambien ? »

Cet échange entre le Président Gambien et son interviewer m’amène à m’interroger sur l’opportunité de la création par un pays africain d’une banque des émigrés. Certains pays ont déjà tenté l’expérience, d’autres en ont l’ambition.

 

Quelques expériences de banque des émigrés

Quelques rares pays qui ont une diaspora importante ont essayé de mettre en place une banque essentiellement dédiée à leurs ressortissants à l’étranger.

C’est le cas de la Tunisie qui a créé en France, en 1977, l’Union Tunisienne de Banques (UTB) avec des capitaux publics et parapublics. Elle a connu des difficultés et est devenue en 2011 la Tunisian Foreign Bank après une restructuration de son capital et de son management.

Le Maroc a également créé en 1989 la Banque Amal, établie au Maroc ; sa vocation première était de contribuer au financement des projets d’investissements des entrepreneurs MDM (Marocains du Monde), désireux de s’implanter au Maroc. Malgré la très importante diaspora marocaine, cette banque n’a pas connu le succès escompté et s’est senti obligée de se transformer en « banque tous publics », tout en préservant sa vocation originelle.

Les expériences marocaine et tunisienne ont connu les mêmes résultats mitigés, mais elles présentent une différence de taille : la Banque Amal est une banque de droit marocain créée sur le territoire marocain, pays d’origine ; la TFB est une banque à capitaux tunisiens, mais créée sur le territoire français, pays d’accueil.

D’autres pays, notamment l’Algérie et le Mali, pays à forte diaspora en Europe, ont chacun un projet de création d’une banque dédiée à leur diaspora.

D’autres encore, plus modestes ou plus réalistes ont, comme le Sénégal, mis en place un fonds d’investissement dédié à leur diaspora.

Les motivations d’une banque des émigrés

Les motivations pour les pays ayant créé une banque des émigrés sont de deux ordres : capter et canaliser l’épargne et les transferts financiers des émigrés ; satisfaire une clientèle politique et commerciale exigeante.

  • Capter les importants flux financiers provenant des émigrés

Les transferts de fonds effectués par les émigrés constituent des ressources considérables pour les pays à forte tradition d’émigration ; ces transferts sont évalués à 6,5 milliards de dollars pour le Maroc, 2 milliards de dollars pour l’Algérie, 2,3 milliards de dollars pour la Tunisie, 1 milliard de dollars pour le Mali, 1,9 milliard de dollars pour le Sénégal. Pour la Gambie, les montants sont évidemment moindres compte tenu de sa population émigrée beaucoup moins importante.

 

  • Satisfaire une population exigeante à la fois comme clientèle politique et clientèle commerciale

La population émigrée est exigeante vis à vis des hommes politiques en quête de suffrages et vis à vis des banques en quête de dépôts et de commissions de transferts.

Pour les pays à forte émigration, la population émigrée est importante et constitue une clientèle électorale courtisée : elle est de 6 millions pour l’Algérie, soit 15% la population, de 5 millions pour le Maroc, soit 15% de sa population, de 2 millions pour le Mali, soit 13% de sa population.

La population émigrée est également importante en tant que bailleurs de fonds et en tant qu’électeurs pendant les campagnes électorales, au cours desquelles elle reçoit beaucoup de promesses. La banque des émigrés en est une.

 

Elle est exigeante vis à vis des banques sur trois critères :

  • Le coût et la rapidité des transferts du pays d’accueil vers le pays d’origine ;
  • Les taux d’intérêt pratiqués sur les opérations d’investissement, notamment sur l’immobilier ;
  • La sécurité de son épargne, tant dans le pays d’accueil que dans le pays d’origine.

De bonne foi, certaines Autorités étatiques pensent qu’une banque appartenant totalement ou partiellement à l’Etat prendrait plus aisément en charge les préoccupations des émigrés.

 

Les contraintes et limites d’une banque des émigrés

Mais, la mise en place avec succès d’une banque des émigrés est un exercice difficile du fait d’un grand nombre d’écueils ou de contraintes, à savoir :

  • Un business model jusqu’ici introuvable

Deux caractéristiques marquent la diaspora, en tant que clientèle :

D’abord, il s’agit d’une clientèle dispersée à travers le monde sur plusieurs pays, régis par des législations différentes et parlant des langues différentes ; la clientèle d’une banque classique est principalement sur un territoire précis (un pays ou une région) régi par une législation commune et parlant généralement une même langue.

Ensuite, pour la plupart des opérations d’une banque des émigrés, le pays de résidence du donneur d’ordre (le pas d’accueil) est différent de celui du bénéficiaire (le pays d’origine) ; il arrive souvent que le donneur et le bénéficiaire soient la même personne. Pour une banque classique, dans la plupart des cas, le pays de résidence des clients est également le pays de résidence des bénéficiaires des opérations ; mais, donneur d’ordre et bénéficiaire sont souvent deux personnes différentes.

Ces deux caractéristiques inhérentes à une banque des émigrés amènent la question du pays d’implantation de la banque : doit-elle être implantée dans le pays d’origine comme la Marocaine Banque Amal créée au Maroc ou dans le principal pays d’accueil comme la Tunisienne Foreign Trade Bank ?

 

  • La forte concurrence des banques classiques, des sociétés de transfert d’argent et du secteur informel

La diaspora est un segment du marché qui intéresse depuis très longtemps les grands groupes de banques classiques, qui, tous, ont des produits, des agences, succursales et filiales dédiés à cette clientèle. Il est illusoire de croire que celle-ci, pas toujours insatisfaite de ses banques habituelles, les délaissera pour se ruer vers les banques de la diaspora.

A côté des banques classiques, les sociétés de transfert rapide et le secteur informel tentent de répondre à la demande des émigrés en matière de transfert.

 

  • La méfiance des Africains vis-à-vis des banques d’Etat

Les initiatives bancaires de l’Etat ne suscitent pas un enthousiasme débordant de la clientèle en Afrique, compte tenu des nombreuses faillites de banques publiques dans les années 70 et 80 un peu partout en Afrique. L’Etat ne s’est pas illustré en Afrique par ses qualités de bon gestionnaire, surtout lorsqu’il s’agit de banque.

 

  • Les capitaux importants nécessaires à la création d’une banque

La création d’une banque requiert des capitaux importants : plusieurs dizaines de millions d’euros pour les fonds propres, sans compter les investissements corporels et incorporels et les charges de fonctionnement significatifs qui incombent à toute banque naissante, surtout si elle doit être présente dans plusieurs pays.

 

  • Une partie de la clientèle rétive au secteur formel

Une partie de la diaspora, parfois en séjour irrégulier dans le pays d’accueil, reste rétive au secteur formel et préfère toujours passer par le secteur informel pour ses opérations de transfert d’argent.

 

Satisfaire la demande sans créer une banque dédiée

Les expériences réussies des banques d’Afrique du Nord et d’Afrique Noire montrent que le système financier africain peut atteindre la diaspora et satisfaire ses besoins, sans qu’il soit nécessaire de créer ex nihilo une banque dédiée. Il nous paraît en effet possible de répondre aux attentes de la diaspora :

  • Par la présence bancaire, à la fois, dans les pays d’origine et les pays d’accueil

Aujourd’hui presque tous les groupes bancaires présents en Afrique sont actifs sous des formes diverses (filiales, succursales, agences ou bureaux) dans les principales villes où résident les émigrés africains (principales capitales africaines, Londres, Paris, Bruxelles, New York …) ; une banque d’Etat créée ex nihilo ne peut prétendre avoir un réseau aussi étendu que le leur. Elle n’en aura pas les moyens.

 

  • Par la commercialisation de produits et services sur-mesure pour la diaspora africaine

Aiguillonnées par la concurrence et conscientes du poids économique de la diaspora, les banques commerciales essaient d’améliorer continuellement leurs offres de produits et services, la qualité des opérations entre les comptes dans les pays d’accueil et ceux dans les pays d’origine ; elles essaient aussi de faciliter les investissements, notamment immobiliers, des migrants dans leur pays d’origine.

 

  • Par la mise en place de produits d’épargne attractifs et de lignes de financement exclusivement réservées à la diaspora

Ce volet, plus développé selon les banques et les pays, devra faire l’objet d’une attention particulière et le rôle des Pouvoirs Publics, maître de l’ordonnancement du cadre institutionnel, est essentiel.

 

En conclusion et pour ma part, je reste convaincu que les Pouvoirs Publics, en leur qualité de facilitateur et d’organisateur du cadre institutionnel, peuvent contribuer à l’amélioration des services bancaires aux émigrés sans se lancer dans des projets hasardeux de création ex nihilo de banques dédiées à la diaspora. Les banques actuelles, qu’elles soient à capitaux africains ou étrangers, reconnaissent l’importance du segment de clientèle que constitue la diaspora africaine et tentent de satisfaire ses besoins. Une banque d’Etat le fera certainement moins bien. Compte tenu des besoins immenses de nos populations, il y a sûrement meilleure destination pour les rares ressources des Nations africaines.

 

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